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Voir Aïni et s'ouvrir à la vie, pénétrer les corps mis à nu, puis rester là,
dans l'âtre de l'existence, pour y découvrir l'androgyne moustachu, le Rubens
défroqué, grand inventeur d'humeurs fécondes, maître artificier de la
magnificence charnelle et de toutes ses déjections ; Aïni l'adorateur impénitent
de l'humanité sous tous ses orifices.
Héros rabelaisien, cervantesque, Aïni pourfendit
un jour la masse de ses rêves et, du matelas éventré, extirpa la dive bourre,
paille christique, qui devait donner glaise aux destinées de son œuvre.
Depuis il enlace ses chimères en des torrents de peinture et de boue.
Alchimiste plutôt que plasticien, il pétrit, contraint, révèle les méandres
de nos êtres discontinus. Cette femme qu'il devient lorsqu'il touche au divin
n'a de cesse d'être en couche ; toile, céramique, sculpture, chacune porte en
elle la vertigineuse beauté de la chair éveillée.
Si son geste façonne violemment la matière, il n'entrave en rien le flux
organique qui fait vivre ses couleurs, il l'accompagne, le porte haut. Aïni est
un compositeur virtuose. Le poignet ferme, il bâtit ses œuvres comme autant
d'arbres de vie aux allants symphoniques ; du feuillage s'élève une polyphonie
presque obscène, l'auteur amoncelle : trop d'ébats, de désirs et de cris, Aïni
c'est l'Épicure de la démesure, un boulimique de l'envie.
Son souhait se laisser absorber, sexe et âme par la cohorte de ses créatures
et revisiter à sa manière la Genèse, d'ici-là ne vous leurrez pas : pour
truculent qu'il soit, l'art d'Aïni n'est qu'amour et compassion. Qu'il nous
guide à jamais entre les cuisses des femmes jusqu'aux viscères de
l'entendement.
Frédéric Roulette
Directeur artistique de la Galerie les Singuliers (Paris) |