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Quand un peintre a trouvé sa voie, l'important pour lui est de ne pas s'y
perdre en s'y maintenant à tout prix. Pour provocante qu'elle puisse
paraître la formule vaut pour beaucoup d'artistes qui, adulés dans leurs
travaux, finissent par obéir à de dangereux automatismes, multipliant à
l'infini les oeuvres par lesquelles leur est venue la reconnaissance
espérée. Aïni, comme tant d'autres, aurait pu se complaire dans cette
répétition sans fin, d'autant qu'il rencontrait un succès tout à fait
enviable. Il a préféré s'arrêter, mettre un terme à sa production
antérieure, ne trouvant plus de plaisir à reproduire ce qu'il faisait.
L'ennui, c'est que cette pause dura sept mois, intermède plutôt long pour un
homme tout en nerfs, peu habitué à dételer. Mais la liberté d'un artiste
consiste à pouvoir décider du chemin vers lequel il a envie de s'engager,
quitte à surprendre ceux qui l'ont placé là où il est. Le seul reniement
condamnable serait alors de ne pas suivre l'appel de la sincérité.
C'est aux Etats-Unis que naquirent les prémices du changement. "Tout
m'était devenu futile et presque mécanique, explique Aïni. Je ne
pouvais plus me supporter. Je commençais même à me détester. Un jour, en
Amérique, je me suis inventé un discours, un langage spontané de signes qui,
je ne le savais pas encore, allait devenir mon alphabet. Cet essai est resté
quatre mois sur le sol, à l'état de demi abandon. Et puis je me suis mis à
oublier la peinture. J'étais dans un état vraiment particulier. Je me suis
alors souvenu de l'école où je passais d'ailleurs pour un cancre. Avec le
temps, l'ampleur qu'a peu à peu pris ce travail m'a redonné confiance,
m'apportant la sérénité. Alors que mes galeries boudaient cette nouvelle
orientation, d'autres lieux comme les musées d'art s'ouvrirent à mes oeuvres
nouvelles. Travailler est pour moi une manière de respirer. Le seul fait
d'en parler me fait dresser les poils le long du corps. Mon atelier est un
refuge. Je peux y développer une force peu commune, une énergie que je ne
peux trouver ailleurs. Habituellement, je ne suis pas du genre patient. Mais
quand je suis devant la tâche, le temps prend une toute autre dimension. Il
m'obsède beaucoup moins. Dans les nouvelles séries que je montre pour la
première fois au public de la région, j'ai mené avec la couleur un travail
important. Parfois, les signes tracés deviennent presque des figures du
zodiaque. La lecture demeure à imaginer. J'en laisse le soin au spectateur."
A propos de ces travaux, peut-on vraiment parler de rupture radicale ?
Quiconque prendrait le temps d'y regarder de près verrait, dans les travaux
de naguère, l'annonce discrète des dernières toiles, le caractère vociférant
étant ici gommé, mis à bonne distance critique. De quoi sont faits ces
signes, sinon d'une multitude de personnages réduits à des figures qui ne
sont pas sans rappeler les hiéroglyphes et l'origine probable de certaines
langues. Les postures de ces corps capables de contorsions parfois
acrobatiques nous rappellent à quel point tout chez Aïni part de l'Homme, de
la Femme, de leurs joutes amoureuses, du Désir, perpétuellement renaissant.
"On dirait que des pensées sortent des personnages" se plaît-il à
nous dire et nous le suivons volontiers. L'un des tableaux ne compte pas
moins de 1600 signes, ce qui donne une idée du travail de l'artiste qui
utilise toujours sa fameuse bourre à matelas à laquelle est parfois associée
la toile striée du même nom. Le lit, lieu de fusion de deux intimités, est
évoqué en filigrane, mais l'intention d'Aïni est des plus salutaires. "J'ai
inventé un alphabet de paix, inexploitable par le système car seulement
accessible à l'être."
Si les galeries sont déroutées par les travaux récents d'Aïni, les
collectionneurs, pour leur part, n'ont guère eu de peine à le suivre. C'est
notamment le cas du Dr Hubault, ophtalmologue auprès de la clinique Mathilde
à Rouen, qui n'a pas hésité à lui passer commande de trois oeuvres
originales. Une peinture conforme aux nouvelles orientations du peintre, et
deux sculptures très audacieuses : un lavabo en forme de corps humain et un
impressionnant portemanteaux à deux bras et six mains, éléments bien sûr
destinés à recevoir des vêtements. Cet engagement des plus hardis souligne
toute la confiance de ce commanditaire qui ne craint pas de perturber les
habitudes des usagers. L'effet de surprise passé, il y a fort à parier
qu'ils apprendront à vivre avec ces hôtes étranges qui leur rappelleront, à
chaque instant, leur condition humaine. "J'ai trouvé cette espèce de
folie stimulante, déclare Aïni, car le Dr Hubault m'a totalement
laissé le champ libre."
Si la peinture et la sculpture demeurent deux enjeux importants pour
l'artiste, le domaine de la mode le mobilise de plus en plus, au point même
qu'il a dû s'adjoindre l'assistance de deux couturières, un peu intriguées
il est vrai par ses orientations inattendues. Là encore, les matelas et leur
contenu constituent l'un des ingrédients des vêtements inédits qu'il crée
dans le silence de l'atelier. Il y adjoint parfois des couvertures, des
corsets, des filets de pêche et même, à l'occasion, des traînes de cinq ou
six mètres de long. Totalement extérieur à l'univers des couturiers, Aïni
s'exprime d'abord en artiste, trop heureux de pouvoir vêtir et sculpter le
corps des femmes de tout âge. "Je vais même faire des robes avec mon
alphabet, explique-t-il. Chacun de ces vêtements est cousu à la main.
Je m'amuse bien, mais j'y crois et la présence des filles qui viennent poser
m'est un aiguillon fabuleux." Quelques titres, pris au hasard, donneront
au lecteur une idée de la fantaisie de ce styliste hors pair : Robe corset
et sac à main assemblé, robe de bourre, robe chauffante, robe cerceau avec
chapeau assorti, robe dessus de cheminée, robe "du monde au balcon"... La
plupart de ces créations laissent avantageusement apparaître certaines
parties du corps (sein, hanche, abdomen) ce qui ne manque pas de piment. "Je
fais tout ça pour le bonheur et la beauté des femmes, commente
l'artiste. Le défilé que nous organisons le 1er mars à 18h est conçu
comme un grand spectacle, avec son côté théâtral et festif. Il aura lieu au
Matahari, 15 rue de la Petite Cité, à deux pas de la Mairie d'Evreux. Une
douzaine de mannequins y présenteront cinquante robes au public. Quatorze
artistes participeront à l'évènement à travers des oeuvres plastiques et
l'un des défilés traversera la rue. Ce sera vraiment un temps fort auquel
j'emploie actuellement le meilleur de mes forces."
On peut, en toute logique, s'attendre à des surprises avec un invité de
la trempe de Philippe Aïni.
par Louis Porquet. |